En 1965, Roman Opalka commence à peindre des chiffres.
Le 1, puis le 2, puis le 3… sur une toile noire, en blanc, à la main, au pinceau fin. Il appelle ça un « détail ». Chaque tableau est un détail d’un projet unique, infini, qui n’a qu’un seul sujet : le passage du temps. Son temps. Celui qui le sépare de sa mort.
Il ne s’arrêtera jamais. Jusqu’à sa mort, en 2011, il peindra des chiffres. Le dernier qu’il aura atteint : 5 607 249.
Le protocole est d’une rigueur absolue. Même format de toile, toujours. Même taille de chiffres, toujours. Et à partir de 1972, une modification par année : il ajoute 1% de blanc supplémentaire à sa peinture noire de fond. Progressivement, imperceptiblement, le fond s’éclaircit… jusqu’à ce que les chiffres blancs et le fond blanc finissent par se confondre. L’œuvre disparaît dans sa propre lumière. Comme une vie.
Après chaque séance de travail, il se photographie devant la toile. Même cadrage, même lumière, toujours. Une série de portraits qui documente le vieillissement d’un visage avec la même obstination que les chiffres documentent le passage du temps. Il enregistre aussi sa voix en comptant à voix haute pendant qu’il peint. Le son, le geste, l’image… tout converge vers la même obsession.
Ce qui fascine chez Opalka, ce n’est pas la performance. Ce n’est pas l’exploit. C’est la cohérence totale entre la forme et le sens. Il ne parle pas du temps qui passe… il le peint, chiffre après chiffre, jour après jour, jusqu’au bout. L’œuvre et la vie ne font qu’un. Il n’y a pas d’un côté l’artiste et de l’autre son travail. Il y a juste quelqu’un qui a décidé de quoi serait faite son existence.
C’est exactement ce que l’OuViePo cherche à provoquer, à une échelle plus modeste et plus accessible. Pas forcément 46 ans de peinture quotidienne… mais peut-être 30 jours à écrire chaque matin le nombre de jours vécus depuis sa naissance. Ou une semaine à photographier la même chose au même endroit à la même heure. Le protocole comme colonne vertébrale d’une pratique. La répétition comme révélateur.
Opalka a compris avant beaucoup d’autres que l’ennemi de la création n’est pas le manque d’inspiration. C’est le manque de cadre. Avec un cadre assez solide, on peut tout mettre dedans… même une vie entière.