En 1979, Nan Goldin commence à montrer en public une série de diapositives.
Des photos de ses amis, de ses amants, d’elle-même. Des corps dans des lits défaits, des visages maquillés dans des bars enfumés, des étreintes dans des cuisines minuscules, des regards perdus dans des miroirs de salle de bain. La série s’appelle « The Ballad of Sexual Dependency ». Elle ne s’arrêtera jamais vraiment… Goldin l’a retravaillée, réexposée, augmentée pendant des décennies. À ce jour, elle compte plus de 700 images.
Ce qui frappe immédiatement dans le travail de Goldin, c’est l’absence totale de distance. Elle ne photographie pas ses sujets… elle photographie sa vie. Ces gens sont ses amis, ses amants, sa famille choisie. La drag-queens du Boston des années 70, les artistes new-yorkais des années 80, les victimes de l’épidémie de sida qui décime sa communauté une à une. Elle est dedans. Complètement. La caméra n’est pas un outil d’observation… c’est une façon de tenir.
Elle photographie aussi sa propre vie avec la même implacabilité. En 1984, son compagnon la bat violemment. Elle se photographie un mois après les faits, visage tuméfié, œil gauche encore rouge de sang. L’image s’appelle « Nan One Month After Being Battered ». Elle ne cache rien. Elle ne cherche pas de symbole, pas de métaphore, pas de mise en scène… juste les faits, posés là, dans toute leur brutalité tranquille.
Ce que Goldin invente, sans forcément l’avoir nommé ainsi, c’est l’extime avant le mot. Le journal intime rendu public, non pas pour se confesser mais pour dire : je suis là, nous sommes là, tout ça a existé. La photographie comme acte de résistance contre l’oubli. Contre la disparition. Contre la mort des amis emportés par le sida, contre la violence faite aux corps, contre une époque qui préférait ne pas regarder.
Son travail rejaillit aujourd’hui avec une actualité inattendue. À partir de 2017, Goldin mène une campagne publique et radicale contre la famille Sackler, les fabricants d’OxyContin, l’opioïde qui a ravagé des millions de vies américaines et dont elle a elle-même failli mourir. Elle organise des die-in dans des musées portant le nom Sackler, fait pleuvoir des milliers de faux ordonnances depuis les balcons du Louvre et du Guggenheim… et obtient que plusieurs musées retirent le nom de la famille de leurs murs. L’artiste de l’intime devient militante. Avec la même intensité, le même refus du détour.
Ce que Nan Goldin apporte à l’OuViePo, c’est une permission. Celle de se photographier sans filtre, de documenter sa propre vie sans chercher à l’embellir ni à la dramatiser… juste à la regarder en face. Ses contraintes à elle étaient dictées par l’urgence, par la survie, par l’amour. Les contraintes OuViePo du domaine Intime lui doivent directement cette idée : que le journal photographique le plus ordinaire, tenu avec régularité et honnêteté, peut devenir une œuvre.
Pas besoin de vivre dans les clubs new-yorkais des années 80. Pas besoin de traverser une épidémie. Il suffit de regarder sa propre vie avec le même sérieux, la même attention, le même refus de détourner les yeux.
C’est plus difficile qu’il n’y paraît.