Protocole #000 – La Contrainte du Bâtisseur
Tout le monde a une contrainte ici.
La vôtre, peut-être, c’est de suivre un inconnu pendant une heure. Ou de ne photographier que ce qui est rouge pendant une semaine. Ou de compter les jours qui vous séparent de votre mort en les écrivant sur votre corps chaque matin.
La mienne, c’est ce site.
Je ne soumettrai probablement jamais de Trace dans la mosaïque et ne publierai pas sur le compte Instagram. Pas parce que je suis au-dessus de ça, exactement l’inverse. Parce que ma contrainte est plus exigeante, plus longue et moins spectaculaire que toutes les autres réunies : construire et maintenir vivant l’espace où vos contraintes peuvent exister.
Une contrainte par semaine. Un article toutes les deux semaines. Des artistes à documenter, des protocoles à inventer, une architecture à faire tenir debout, un générateur à faire tourner. Semaine après semaine. Sans exception. Sans relâche. Sans autre trace que le site lui-même.
C’est mon protocole. C’est ma discipline. C’est mon œuvre.
L’OuViePo s’inspire de l’OuLiPo, cet atelier où des écrivains s’imposaient des contraintes formelles pour libérer la création. Raymond Queneau, Georges Perec, Italo Calvino ne commentaient pas la contrainte des autres : ils écrivaient. La contrainte était la méthode, pas le sujet. Ce site fonctionne de la même façon : ma contrainte n’est pas de créer, c’est de rendre la création possible. Ce n’est pas la même chose.
Il y a quelque chose de vertigineux à regarder sa propre existence en face. La vie sans filet peut très vite se réduire à une succession de jours qui se ressemblent, de gestes automatiques, de cases cochées, jusqu’à la case finale… sans avoir vraiment décidé de rien. Beaucoup de gens comblent ce vide avec la foi, et c’est une réponse parfaitement recevable : la religion offre un cadre, un sens, une promesse. Elle explique l’avant, l’après, et donne au passage une raison de tenir.
Moi, j’ai choisi l’art. Pas celui qu’on contemple à distance respectueuse dans des salles climatisées, à voix basse, avec des chaussons en feutrine aux pieds. L’art comme posture, comme regard, comme manière d’habiter le monde et de transformer le banal en quelque chose qui mérite d’être vécu. Un art qui ne demande ni talent particulier, ni formation, ni légitimité acquise dans une école. Juste une intention. Juste une contrainte. Juste le courage de regarder ce qu’on fait de ses journées et de décider d’en faire quelque chose.
Romain Gary disait que l’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive. L’art, c’est la même chose… mais en plus long, en plus silencieux, et parfois sans chute.
Ce site est une tentative de partager cette conviction. Pas pour convaincre. Juste pour ne pas être seul à y croire.
Robert Filliou disait que l’art est la seule chose qui rende la vie plus intéressante que l’art. Je ne sais pas si ce site est de l’art. Je sais qu’il rend ma vie plus intéressante.
C’est suffisant.