Bob Flanagan est né en 1952 avec la mucoviscidose.
À l’époque, les enfants atteints de cette maladie ne survivent généralement pas au-delà de l’adolescence. Flanagan, lui, vivra jusqu’à 43 ans. Ce n’est pas un miracle médical… c’est, selon lui, une décision. Une façon de tenir. Une contrainte qu’il s’impose pour ne pas mourir avant l’heure : transformer la douleur en matériau artistique.
Il commence à écrire, à performer, à exposer son corps malade comme territoire de création. Avec sa compagne et collaboratrice Sheree Rose, il développe une pratique qui mêle performance, BDSM, poésie et humour noir, d’un noir absolu, désarmant. Ce n’est pas de la provocation gratuite… c’est une négociation permanente avec la souffrance. Si mon corps va me faire mal de toute façon, dit-il en substance, autant décider moi-même de la douleur. Autant en reprendre le contrôle. Autant en faire quelque chose.
Son œuvre la plus connue, « Supermasochist », est aussi un livre, un film documentaire réalisé par Kirby Dick, et une série de performances. On le voit cloué à une croix, suspendu, exposé dans des musées et des galeries avec ses appareils médicaux, ses perfusions, ses poumons qui lâchent progressivement. Il chante. Il raconte des blagues. Il écrit des poèmes d’une tendresse bouleversante sur la maladie, sur la peur, sur le désir de vivre.
Ce qui est extraordinaire chez Flanagan, ce n’est pas l’extrémisme de sa pratique… c’est la cohérence totale entre sa vie et son œuvre. Il n’y a pas d’un côté l’artiste et de l’autre le malade. Il y a un homme qui a décidé que ces deux choses ne feraient qu’une, jusqu’au bout. Son dernier projet, « Visiting Hours », est une installation où il vit littéralement dans un espace muséal, alité, sous perfusion, recevant des visiteurs comme on reçoit des gens à l’hôpital. L’œuvre et la mort avancent ensemble, au même rythme.
Il meurt le 4 janvier 1996, en direct, entouré de caméras. Sheree Rose documente tout. Jusqu’à la fin, il est l’artiste de sa propre existence.
Ce que Flanagan apporte à l’OuViePo est peut-être le plus difficile à formuler… et le plus essentiel. Il montre que la contrainte peut naître de la nécessité la plus absolue. Que ce qu’on subit peut devenir ce qu’on choisit, si on décide de le regarder autrement. Que l’art n’est pas un luxe qu’on s’offre quand la vie va bien, mais parfois la seule réponse possible quand elle va mal.
Ses contraintes à lui étaient des questions de survie. Les nôtres sont plus modestes… et c’est très bien ainsi. Mais elles partent du même endroit : l’idée que la vie, livrée à elle-même, sans intention, sans regard posé dessus, passe trop vite et trop silencieusement.
Bob Flanagan a fait beaucoup de bruit avec très peu de temps. C’est une leçon.