En 1974, Joseph Beuys s’enferme pendant trois jours dans une galerie new-yorkaise avec un coyote sauvage.
Pas de public, pas de performance au sens spectaculaire du terme… juste un homme, une couverture de feutre, une canne, des exemplaires du Wall Street Journal livrés chaque matin, et un animal qui ne lui fait pas confiance. Progressivement, au fil des heures, le coyote s’approche. Renifle. Accepte. L’action s’appelle « I Like America and America Likes Me ». Ce qui se passe dans cette galerie n’est pas démontrable, pas reproductible, pas vraiment racontable. C’est une négociation. Entre une civilisation et ce qu’elle a détruit. Entre un homme et ce qu’il ne comprend pas encore.
Beuys est inclassable. Sculpteur, performer, enseignant, agitateur politique, chamane autoproclamé… il refuse toutes les cases et finit par en inventer une nouvelle : la sculpture sociale. L’idée est simple et radicale à la fois. La société entière peut devenir une œuvre. Chaque décision collective, chaque conversation, chaque acte d’enseignement est un matériau sculptural. L’art ne s’arrête pas aux murs d’une galerie… il commence là où la vie commence.
Sa phrase, « Jeder Mensch ist ein Künstler », chaque être humain est un artiste, est souvent mal comprise. On l’interprète comme une déclaration naïve, un encouragement mou à la créativité pour tous. C’est exactement l’inverse. C’est une exigence. Beuys ne dit pas que tout le monde fait de l’art… il dit que tout le monde en est capable, et que ne pas exercer cette capacité est une forme de renonciation. À soi-même. À la société. À la vie.
Il passe des années à enseigner à Düsseldorf, dans une salle ouverte à tous, sans sélection, sans concours d’entrée. Des centaines d’étudiants, des discussions qui durent des heures, une pédagogie du dialogue et de la provocation. Il plante 7 000 chênes à Kassel pour la documenta de 1982, un chêne pour chaque basalte posé devant le musée… un geste qui durera des années, bien au-delà de l’exposition. L’œuvre continue sans lui. C’est voulu.
Ce que Beuys apporte à l’OuViePo est fondamental. Pas seulement sa phrase fondatrice, pas seulement l’inspiration formelle de ses actions… mais une philosophie entière de la création comme acte de vie. L’idée que créer n’est pas réservé à ceux qui ont du talent, de la formation ou de la légitimité institutionnelle. Que le geste ordinaire, posé avec intention, avec conscience, avec un protocole aussi minimal soit-il… peut devenir quelque chose.
Chaque contrainte OuViePo est, à sa façon, une application pratique de la sculpture sociale de Beuys. Pas dans les musées, pas dans les galeries… dans la rue, dans les appartements, dans les corps, dans les relations. Là où la vie se passe vraiment.
Il est mort en 1986. Les 7 000 chênes de Kassel poussent encore.