On Kawara, la date comme œuvre

Le 4 janvier 1966, On Kawara peint une toile.

Fond gris-vert, lettres blanches, typographie rigoureuse : JAN. 4, 1966. Rien d’autre. Pas de composition, pas de geste expressif, pas de signature visible. Juste la date du jour, peinte à la main, avec une précision presque mécanique. Il range la toile dans une boîte en carton fabriquée sur mesure, tapissée d’une page de journal local du même jour.

Il recommencera le lendemain. Et le surlendemain. Pendant 48 ans.

La série s’appelle « Today ». Elle compte plusieurs milliers de toiles, réparties sur presque cinq décennies, dans des dizaines de pays différents. On Kawara voyageait beaucoup… et où qu’il soit, il peignait la date. Toujours le même format, toujours la même typographie, toujours la langue du pays où il se trouvait. Si la toile n’était pas terminée avant minuit, il la détruisait. Sans exception. La règle était absolue.

Ce qui pourrait sembler répétitif, mécanique, presque absurde… devient, à mesure qu’on regarde l’ensemble, quelque chose de profondément bouleversant. Chaque toile est une preuve d’existence. Ce jour-là, On Kawara était en vie. Il était quelque part. Il avait peint. La date n’est pas le sujet de l’œuvre… elle est l’œuvre elle-même. Le temps n’est pas représenté. Il est capturé.

En parallèle, il envoyait des télégrammes à des amis et connaissances. Texte invariable : « I AM STILL ALIVE. » Je suis encore en vie. Ni ponctuation, ni signature. Juste le fait brut, répété, obstiné… comme si le confirmer chaque jour était une nécessité autant qu’une performance.

Ce que On Kawara a compris, et que l’OuViePo cherche à transmettre à sa façon, c’est que la régularité est une forme artistique à part entière. Pas la régularité comme discipline contrainte, comme obligation professionnelle ou comme routine confortable… mais la régularité choisie, assumée, transformée en protocole. Faire la même chose chaque jour, avec la même rigueur, en sachant que c’est l’accumulation qui crée l’œuvre et non le geste isolé.

Une contrainte OuViePo de durée infinie fonctionne exactement comme ça. Photographier le ciel chaque matin depuis sa fenêtre. Écrire chaque soir une phrase sur ce qu’on a remarqué. Compter les pas entre chez soi et son lieu de travail. Pris isolément, ces gestes ne valent rien. Accumulés sur des semaines, des mois, des années… ils deviennent un portrait de l’existence que rien d’autre ne pourrait produire.

On Kawara est mort le 10 juillet 2014. On ne sait pas si ce jour-là, une toile a été commencée. On ne sait pas si elle a été terminée avant minuit. On ne sait pas si elle existe quelque part dans une boîte en carton tapissée d’un journal de Tokyo.

Ce qu’on sait, c’est que le lendemain, pour la première fois depuis 48 ans, il n’y avait pas de date à peindre.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *