En 1979, Sophie Calle suit un inconnu dans la rue.
Elle ne le connaît pas. Elle ne lui parlera pas. Elle le photographie à distance, note ses déplacements, reconstitue sa journée. Quand il disparaît dans le métro, elle le perd… et recommence avec quelqu’un d’autre. Ce projet s’appellera « Suite vénitienne » quand, quelques mois plus tard, elle retrouve cet inconnu par hasard à une soirée, apprend qu’il part à Venise, et décide de le suivre là-bas pendant deux semaines. Sans qu’il le sache.
Ce qui pourrait sembler inquiétant devient, sous le regard de Sophie Calle, une enquête poétique sur l’altérité. Qui sont les gens qu’on croise sans les voir ? Qu’est-ce qu’on apprend d’un inconnu quand on l’observe sans interagir ? La contrainte est simple, presque enfantine… et ce qu’elle révèle est vertigineux.
Sophie Calle ne choisit pas ses sujets au hasard. Elle se les impose par protocole. Elle se fait engager comme femme de chambre dans un hôtel vénitien pour photographier les affaires personnelles des clients pendant leur absence. Elle demande à des inconnus de lui confier leur dernière nuit de sommeil, puis elle dort dans leur lit. Elle demande à des aveugles de naissance ce qu’est la beauté pour eux, ce qu’est la couleur… et leurs réponses sont parmi les plus belles définitions de l’image qu’on puisse lire.
Dans « L’Hôtel », dans « Les Dormeurs », dans « Les Aveugles »… la structure est toujours la même. Un protocole d’accès à l’autre. Une règle du jeu posée à l’avance, respectée jusqu’au bout. La contrainte n’est pas un prétexte artistique. C’est le dispositif qui rend la rencontre possible, qui la cadre, qui lui donne une forme.
C’est exactement ce que l’OuViePo cherche à reproduire dans le domaine Relation. Pas la relation spontanée, improvisée, naturelle… mais la relation construite par une contrainte. Suivre quelqu’un pendant une heure sans lui parler. Photographier le visage de dix inconnus avec leur accord. Envoyer une lettre anonyme à quelqu’un qu’on n’ose pas aborder. La contrainte crée les conditions d’une rencontre qui n’aurait pas eu lieu autrement.
Ce que Sophie Calle dit, sans jamais le formuler directement, c’est que l’autre est un matériau… au même titre que la peinture, la pierre ou la lumière. Pas un objet à manipuler, mais un territoire à explorer, avec respect, avec curiosité, avec un protocole assez solide pour que la rencontre soit réelle.
L’OuViePo lui doit beaucoup. Peut-être plus qu’à n’importe quel autre artiste.